Il me parait intéressant de revenir un peu plus en détail sur la mécanique de la caractérisation par composante dont il a été question dans un post précédent. Il existe de nombreuses méthodes d’expression des préférences mais je n’en présente ici qu’une, la plus simple me semble-t-il.

Cette caractérisation des préférence par décomposition part du principe que tous les objets pouvant faire l’objet d’une appréciation peuvent se voir attribuer une “valeur”. Tous les objets sont donc comparables entre eux et la préférence de l’un sur l’autre dépend de la comparaison de leurs valeurs respectives. La caractérisation par composante comporte 3 étapes : l’identification des composantes pertinentes, la construction de la fonction d’évaluation, et l’application de cette fonction aux objets à évaluer.

Identification des composantes pertinentes

En anglais feature extraction. Il s’agit d’établir la liste des critères sur lesquels se fondent la préférence. Pour une voiture ce sera par exemple la couleur, la cylindrée, le nombre de places assises,… Il est important que ces critères soient indépendant : si je compare des sphères (pourquoi pas ?) et que je retiens le rayon, le diamètre, la surface et le volume de la sphère comme critères, je n’aurai qu’exprimé 4 fois un seul et même critère (les trois derniers sont fonction du rayon). Au moment de la construction de la fonction d’évaluation cela peut avoir son importance : certains critères peuvent alors être surreprésentés… Inversement il est nécessaire de prendre en compte un maximum de critères significatifs. Imaginons que j’oublie de prendre la couleur d’une voiture comme critère, j’aurais du mal à expliquer les préférences d’un homme qui préfère systématiquement les voitures rouges aux autres quels que soient les modèles comparés… Ces composantes sur lesquelles sont décomposés les objets de préférences doivent donc être judicieusement choisies, ce qui peut être foncièrement délicat pour certains objets tels que les morceaux de musique.

Construction d’une fonction d’évaluation

Une fois les composantes identifiées, il faut procéder à l’apprentissage des goûts de l’utilisateur, ce qui se concrétise sous la forme d’une fonction d’évaluation qui associe à chaque objet une valeur. Il s’agit de reconstruire une fonction à partir d’échantillons. Les ingénieurs en télécom retrouvent là une problématique de traitement du signal et les chercheurs en Intelligence Artificielle un problème d’apprentissage.

Imaginons qu’une voiture s’évalue selon trois critères (x,y,z), il s’agit de construire la fonction f(x,y,z) telle que, si un modèle A (xa, ya, za) est préféré à un modèle B (xb, yb, zb), alors f(xa, ya, za) > f(xb, yb, zb). La construction de cette fonction est d’autant plus difficile qu’elle est complexe.

Dans la foulée des économistes utilitaristes on aurait tendance à souhaiter que cette fonction soit additivement séparable c’est à dire qu’elle puisse s’exprimer sous la forme f(x, y, z) = u(x) + v(y) + w(z). Cette séparabilité se heurte cependant à la possibilité de préférences conjointes : dans le choix d’un salon, la couleur du canapé et la couleur des murs de la pièce sont certainement deux critères de choix, mais je ne peux pas attribuer une valeur à chacun de ces deux critères indépendamment l’un de l’autre. L’évaluation du salon disposera plutôt d’une partie “harmonie des couleurs” dont la valeur dépendra des couleurs des différents éléments du salon. Il existe bien d’autres problèmes à la construction d’une fonction arithmétique modélisant, mon but n’est cependant pas d’en faire une critique exhaustive mais simplement d’en montrer les limites… Les lecteurs intéressés se référeront à la théorie de la modélisation des préférences.

Application de la fonction d’évaluation

Admettant qu’une telle fonction a pu être construite, il est possible de l’appliquer à des objets qui n’ont pas été déjà évalués par l’utilisateur. L’application de cette fonction à un grand nombre d’objets permet de définir ceux qui sont les plus susceptibles de correspondre à ses goûts, et par la suite de les lui suggérer.

    1. J’ai découvert par Read Write Web le service Brighter Planet qui propose à chacun de mesurer son empreinte écologique et de la diminuer. Ce souci environnemental est de plus en plus présent, et le poids de ce critère dans les choix de consommation appelle au développement de ce service. La proposition de valeur de Hestia prenait en compte cet aspect. A ce sujet j’ai aussi découvert la plateforme de pré-commande du groupe Franprix, qui s’appelle Coursengo. Je pense que le design d’interaction pourrait être mieux pensé mais les possibilités offertes sont intéressantes.

    2. Mashable rapporte l’introduction sur AIM d’une fonctionnalité destinée selon moi à connaitre un échec dans la pratique actuelle de l’IM : la possibilité pour votre correspondant de voir le texte que vous écrivez au fur et à mesure que vous l’écrivez. Cette option change tout simplement la nature du service proposé, de la même manière que communiquer par répondeur interposé est différent de parler en direct. Cette modification du synchronisme de la communication (dont il avait été question dans un article précédent) doit s’accompagner de pratiques nouvelles. Comme le remarquait ce billet, les différents modes de communication sont amenés à être employé au sin d’une stratégie de communication, où chaque personne choisit quelle quantité de meta-données il souhaite fournir à son interlocuteur.

    3. A la suite des articles précédents sur l’utilisation des données transactionnelles il est frappant de constater les nombreux mouvements autour de la collecte de ces données de l’attention, alors que les modes de monétisation ne sont pas encore clairement définis. Dernièrement NewsGator a rendu ses lecteurs RSS gratuit en espérant qu’un maximum d’utilisateurs les adopterait, et ceci afin de récupérer leur données attentionnelles. Comment vont-ils ensuite récupérer leur investissement ? Des services offre déjà l’export des données APML mais à titre gratuit…

    Le poste précédent introduit la relation entre données transactionnelles et données de l’attention. Ces données sont utilisées pour fournir des recommandations/suggestions aux utilisateurs.

    Recommandation

    Ces suggestions sont formulées sur la base d’une caractérisation des goûts/préférences de l’utilisateur. Cette caractérisation peut se faire de deux manières :

    Caractérisation communautaire : cette caractérisation consiste à comparer les données transactionnelles entre utilisateurs d’un service. La suggestion peut alors prendre plusieurs formes : indiquer à l’utilisateur après une transaction particulière quelles sont les transactions réalisées par les autres utilisateurs (”Les utilisateurs ayant consulté la page de ce produit ont aussi consulté…”). Il est aussi possible d’établir une mesure d’affinité entre utilisateurs (par exemple en calculant le nombre de transaction en commun qu’ont deux utilisateurs) puis de leur proposer des transactions que les utilisateurs qui leur sont proches ont réalisées. Ce type de caractérisation ne se soucie pas des véritables goûts de l’utilisateur, et ne cherche pas à les reconstruire.

    Caractérisation par composante : ce type de caractérisation est beaucoup plus ambitieuse. Elle cherche à modéliser les goûts de chaque utilisateur. Cette modélisation se fait en identifiant des composantes selon lesquelles les transactions sont décomposables. Par exemple le service Pandora caractérise chaque titre musical selon des composantes telles que “electro acoustic sonority”, “rythmic intro”,… L’analyse des transactions passées permet la construction d’une fonction d’évaluation, qui, appliquée à des transactions potentielles, permet de déterminer celles qui devraient convenir aux goûts de l’utilisateur. Pour les familiers d’intelligence artificielle, il s’agit d’une problématique d’apprentissage… La caractérisation par composante ne s’intéresse donc qu’aux données relatives à un utilisateur particulier et ne compare pas les utilisateurs entre eux.

    Un schéma tout bête pour faire apparaitre l’orthogonalité des notions de CRM et de VRM :

    Les fournisseurs de services sont compris au sens large : fournisseurs d’un service de commerce (électronique ou pas), fournisseurs d’informations,… de telles sortes que les données transactionnelles sont seulement en partie des données relatives à des transactions commerciales : la consultation du prix d’un produit est une transaction, la discussion avec un commercial est une transaction, la lecture du journal est une transaction…

    VRMvsCRM

    L’approche CRM est donc pour les fournisseurs d’identifier les transactions qui leur permettent de retenir leur clientèle. L’approche VRM est pour les consommateurs de gérer leurs transactions de manière centralisée. Le VRM n’a de sens que si le marché considéré dispose d’une forte fluidité : lorsqu’il existe des barrières fortes au changement de fournisseurs, il est toujours possible de réaliser des comparaisons avec les concurrents mais sans disposer pour autant de leviers d’actions. Deux bons exemples de VRM sont pour moi :

    1. La société Mint qui permet de comparer et de changer de fournisseur de crédit rapidement et facilement.
    2. L’Open Access Model de Labs2 qui offre de la FTTH en Suède. Il est possible de changer d’ISP en quelques clics, de prendre et de résilier ses options avec prise en compte immédiate,… La vidéo de présentation de Jean-Michel Billaut
      vaut vraiment le détour.

    On peut noter par ailleurs que ce sont ces données transactionnelles qu’on appelle données de l’attention, et qui font l’objet d’une description par le langage APML, dont il est tant question dernièrement et qui sont l’objet du post suivant.

    1. Je vais m’atteler à décrire de manière assez grossière ce que représente le web semantique et autre web structuré (structured web). Je tiens cependant à souligner que la conception du web et de son futur, qui doit beaucoup à Tim Berners-Lee, n’est pas la seule et unique. L’opposition frontale des croyants et sceptiques nous est résumé de manière romancée par Duncan Hull dans Burn, Semantic Web, Burn! Je partage personnellement en grande partie les vues des sceptiques, et j’essaierai de donner une lecture critique de l’article The Semantic Web, Syllogism, and Worldview de Clay Shirky, que je vous conseille très vivement (il est accessible, il ne fait pas usage de vocable technique).

    2. Small Surfaces rapporte la sortie du Motorola Rokr équipé d’un écran tactile à retour haptique (grâce à de multiples vibreurs placé sous l’écran). Un post consacré aux modalités d’interaction avait souligné l’importance du feedback. L’absence de feedback tactile sur les écrans tactile présente un coût important en terme d’utilisation. L’introduction du feedback haptique est donc une avancée importante pour l’adoption large des écrans tactiles mais j’ai deux réserves à émettre:

      • J’ai un Razr depuis 7 moi, l’écran est entrain de rendre l’âme. L’augmentation de la complexité des écrans risque de réduire encore la durée de vie. Les constructeurs ont-ils intégré le principe de graceful degradation : comment un utilisateur va-t-il réagir si le feeback du Rokr est inconsistent (si par exemple certains vibreurs sont morts mais pas tous) ? Ne faudrait-il pas avoir la possibilité de couper le feedback tactile ?
      • Feedback n’est pas affichage : le Rokr implémente un feedback (on sait quand une action a été performée) mais pas un affichage tactile. La surface de l’écran est lisse lorsque je passe mon doigt dessus. L’affichage tactile permet de distinguer les bords des éléments d’interaction. Dans les téléphones à clavier cet affichage est passif, ce sont les reliefs des boutons qui permettent de déterminer les limites entre les boutons. Cet affichage tactile est indispensable à un usage aveugle ou semi-aveugle. Il est important dans la diminution de la charge cognitive.

    3. Textually présente une carte de visite qui compose automatiquement le numéro de téléphone de la personne qui l’a émise. C’est un exemple intéressant de réduction du coût d’initiation d’une communication.

    Le monde des données regroupe les données dispersées au sein du réseau internet. La méthode première d’accès à ces données est la navigation. A l’origine il s’agissait d’une navigation au sein du réseau physique que constituent les ordinateurs interconnectés. Par abstractions successives on est ensuite passé à un réseau de documents interconnectés (ce qui inclue les pages internet) et l’on s’oriente vers un réseau de données interconnectées. Au sujet de ces abstractions successives il est possible de se référer aux propos de Tim Berners Lee. Le propos de cet article n’est pas la navigation mais les services d’accès aux données qui se sont mis et se mettent en place.

    MondeDesDonnées

    Le principe des services d’accès aux données est de présenter à l’utilisateur des données auxquelles il pourra attribuer un sens, c’est-à-dire d’aider l’utilisateur à transformer des données en informations. Je distingue trois types de services :

    • Les services de filtrage : le monde des données peut être sommairement comparé à une gigantesque bibliothèque très mal rangée. De cette immensité l’utilisateur ne peut pas tirer grand chose en l’absence de moyens lui permettant d’accéder aux données qui l’intéressent. Parmi les services de filtrage on pourra citer dans le désordre les services de recherche (Google et consorts), les services de recommandation, ou les réseaux sociaux (forums, abonnement à des flux rss, partages de signets et autres listes,…)

    • Les services de combinaison : la consultation d’une donnée particulière s’inscrit dans un contexte particulier (environnement, contexte cognitif, usage envisagé,…). En liaison avec ce contexte d’autres données peuvent être d’intérêt pour l’utilisateur. La combinaison consiste donc en la mise en valeur des données les unes par les autres de manière répondre aux attentes de l’utilisateur. Le service de base de la combinaison est l’agrégation. La verticalisation des services, c’est-à-dire l’adressage d’une pratique bien particulière, permet de sélectionner de manière plus pertinente les données utiles aux décisions sous-tendues par la pratique adressée. Les services d’auto-discovery permettent aussi d’établir des liens avec des données extérieures.

    • Les services de représentation : l’ordre spatial et temporel dans lequel les données sont présentées à l’utilisateur influe sur la compréhension que l’utilisateur en fait. Ensuite il est possible de les représenter sous différentes formes : texte, images, cartographies… On approche ici de problématique d’architecture de l’information et de design d’interaction. Des données pertinentes et pertinemment reliées n’ont aucune valeur si leur présentation à l’utilisateur ne permet de valoriser cette pertinence. Il s’en désintéressera, et la donnée ne devient pas information…

    Prenons l’exemple simple d’un service comme Immoplaza : en fonction des critères de recherche il va filtrer les annonces immobilières susceptibles de vous intéresser. Il va ensuite les combiner à des données relatives au voisinage pour vous permettre de situer le contexte. Il va ensuite représenter ces données sur une carte, avec la possibilité de filtrer ce qui apparait, avec toujours pour but d’améliorer la compréhension.

    J’ai plus à dire sur les trois types de services présenter ci-dessus, mais il va me falloir faire un détour par le web sémantique pour pouvoir poursuivre…

    1. J’ai découvert le service Mint. Il a un sérieux air de VRM. Dans le principe il présente des similitudes avec le projet Hestia, sauf que Mint fournit des services basés non sur l’historique détaillé des achats mais sur l’historique bancaire. Du côté du business model, la fourniture de ces services gratuits génère un trafic qui est monétisé par du marketing ciblé de produits financiers. J’ai découvert ce service dans un article de Wired traitant du data scraping. Mint fait en effet appel à des bots pour récupérer l’information bancaire sur les comptes des utilisateurs. Cette pratique est risquée puisqu’elle dépend de l’accord tacite des sites sur lesquels sont récupérées les données. Il suffit que ceux-ci change d’opinion et, l’article en donne des exemples, l’accès aux données si précieuses se trouve fermé. Nous n’en sommes pas encore à l’aire de l’Open Data, et l’exemple de la mésaventure récente de Robert Scobble avec Facebook (qui l’a banni prétextant un enfreint aux Terms of Use pour l’utilisation d’un script).

    2. J’envisage une série de billets autour de Monde des données et du web sémantique, il faut maintenant que je me décide à attaquer ce gros morceau…

    3. J’ai en préparation une série sur les espaces contigus/continus, sur la navigation, et sur les spécificités des univers 3D. Je manque cependant de recul, j’utiliserai donc un style plus décousu. Plutôt que d’attendre que les idées s’articulent bien les unes aux autres il me parait intéressant de les partager dès que possible même si l’intelligibilité s’en trouve affectée.

    4. Je pourrais définir cette dernière manière de publier comme la transcription de ce que les anglophones appellent des train of thoughts. Ces ToTs pourraient se définir comme une succession d’idées loosely joint. Il ne me semble pas qu’en français nous ayons de termes équivalents. De même que dans les domaines techniques les anglophones en général à l’origine des innovations disposent d’une antériorité dans le choix des termes que nous reprenons ensuite tels quels. Sans me faire un croisé de la langue française, il me semble qu’introduire tôt un terme français pourrait permettre son adoption. Je ne suis pas opposé à l’utilisation de termes provenant de l’anglais mais la diversité, la richesse du vocabulaire n’a jamais nui à l’expression. Et la dérive lexicale aidant, une traduction française pourrait se retrouver après quelque temps à désigner tout autre chose que le terme anglais d’origine. Voire permettre la formation de nouveaux concepts inexistants en anglais…

    5. Je commencerai donc moi-même ici en proposant deux traductions : pour Train of thoughts, pourquoi ne pas utiliser une chadie (contraction de “chaîne d’idée”). Il est ensuite possible de dériver un verbe chadier. Dans un article précédent je proposais urbadination pour urban computing. Un autre terme peut-être moins laid m’est venu : urbatique. Qu’en pensez-vous ?

    Un billet précédent a permis d’introduire la notion d’attention périphérique : il s’agit de la perception non consciente de signaux sensoriels. Des exemples ont permis de montrer comment elle pouvait être utilisée dans le cadre du management des tâches. Les IHM elles-mêmes sont censées permettre, au moins pour certaines, ce task management et améliorer le workflow.

    La réalisation d’une tâche est le résultat d’une intention (”je veux réaliser telle tâche maintenant”). Il arrive de réaliser une tâche en première intention mais c’est loin d’être toujours le cas. On distingue alors 3 modes d’initiation de la tâche en “seconde intention”.

    1. Initiation procédurale : lorsque la tâche n’est pas réalisée en première intention, il en est pris note : en mémoire, dans un calepin, ou sur tout autre support, y compris IHM. La réalisation de la tâche nécessite alors une nouvelle intention qui est une intention de consultation du support où a été portée la note. La consultation du support, et de la note, permet de replacer la tâche dans le champ de l’attention. Et cela se concrétise par l’intention de réaliser la tâche, si le moment est approprié.
      L’intention de consultation de ses supports de mémorisation est généralement une habitude, voire une routine. Cette routine de consultation est initiée elle-même soit par une autre routine (”à la fin de chaque tâche je consulte ma liste”) soit par un évènement particulier (”je pars pour un mois” entraine la consultation d’une check list mentale ” fermer l’eau, le gaz, l’électricité, les volets,…”).
    2. Initiation automatique : l’aspect procédural est alors délégué. Il peut s’agir de votre secrétaire, d’une alarme pré-réglée, d’un mail automatiquement envoyé qui porte à votre attention la tâche à réaliser.
    3. Initiation indiciée : c’est un indice que vous avez perçu de manière involontaire (une croix au stylo sur le dos de la main, la photo de votre mari/femme sur le bureau,…) qui soit vous remet en mémoire la tâche elle-même soit déclenche l’intention d’interroger vos supports de mémorisation.

    AttentionPériphérique

    L’initiation indiciée a pour avantage un overhead limité et présente donc une plus grande flexibilité. L’initiation procédurale nécessite par exemple la mémorisation d’une note. La mémoire humaine étant ce qu’elle est, on s’oriente plutôt vers des supports physiques ou digitaux. L’overhead est alors constitué du coût de manipulation du support, du temps de rédaction de la note, etc… L’overhead comprend aussi le coût cognitif d’avoir à se souvenir de consulter ses notes. Ce coût est éliminé dans le cas d’une initiation automatique mais au prix d’un accroissement de la complexité de la note : il faut préciser quand l’alarme doit être donné, par quel moye, avec quelle fréquence elle doit être répétée, etc…

    L’initiation indiciée permet de réduire cet overhead en se basant sur des indices qui sont des structures légères : une image, un son, etc… Un bon exemple d’initiation indiciée est le post-it. Souvent même il n’est pas nécessaire de le lire : on sait ce qui y figure.

    Je vois dans cette initiation indiciée l’explication à la fameuse question : pourquoi certains préfèrent-ils avoir un bureau en désordre ? En effet lorsque tous les éléments et documents sont bien rangés ils ne fournissent aucun indice de leur utilité/fonction. Un bureau mal rangé optimise la surface du bureau pour afficher un maximum d’indices. Par extension une interface d’ordinateur classique avec une architecture d’information sous forme d’arbre hiérarchique est un très mauvais pourvoyeur d’indices. L’interface Bumptop, dont il fut question dans un billet recensant des interfaces innovantes, permet de retrouver la métaphore du bureau mal rangé avec des documents que l’on peut éparpiller, superposer de manière irrégulière, afficher au mur, dont on peut réduire ou augmenter la taille.

    De mon point de vue l’indiciation est une des voies que doivent explorer les mondes virtuels. J’aurai l’occasion d’y revenir mais je pense que leurs spécificités les rendent particulièrement indiqués pour l’initiation indiciée des tâches.

    Tout d’abord le premier opus des Situated Technologies Pamphlet Series intitulé Urban computing and its discontents qui est un dialogue entre Adam Greenfield et Mark Shepard sur les liens entre architecture urbaine, urbadination (tentative de francisation de urban computing) ou comment les technologies de l’information influent sur les représentations individuelles de la ville, sur les comportements en milieux urbains. Une description plus longue des sujets abordés est donnée par Nicolas Nova.

    Ensuite le Virtual Worlds Management Industry Forecast, qui regroupe les prévisions/attentes de nombreux acteurs du domaine des mondes virtuels. Ci-dessous j’ai regroupé autour de 4 thèmes quelques phrases qui m’ont semblé pertinentes :

    Spécificité des mondes virtuels : les mondes virtuels présentent des caractéristiques qui les rendent différents de l’internet actuel. J’ai déjà écrit sur le sujet (sur le web3D) et serai amené à en reparler rapidement

    Third challenge will be to really understand what makes vitual worlds different from other forms of media. (Matt Bostwick, MTV Music Group)

    The new year will see a shift to designs that better leverage what one can do uniquely in a virtual world. (Jim Bower, Whyville.net)

    Pratiques et usages : la compréhension des spécificités des mondes virtuels doit permettre l’émergence de véritables pratiques.

    consummers have had enough of empty virtual hotels and paper-thin gameplay. (Corey Bridges, The Multiverse Network)

    The use of virtual worlds will transition from promotional to transactions and execution. (Greg Nuyens, Qwaq)

    Mesure : sans connaitre les spécificités d’un nouveau média ni les manières dont il peut être utilisé, on en est réduit à plaquer des modèles de mesure hérités des autres médias qui ont déjà fait leurs preuves.

    an inability for businesses to get reliable data on how worlds can be and are used. (Robert Bloomfield, Cornell)

    Principle challenge to the industry is to “get real” with its numbers, and start using the right numbers. (Matt Bostwick, MTV Music Group)

    Offre de valeur : l’offre de valeur faite à l’utilisateur doit être améliorée pour le retenir. Pour cela les entreprises doivent dépasser le stade de la transposition des formes issues des autres médias plus anciens aux mondes virtuels.

    Current user interfaces are overly complex and a significant contributor to the current high attrition rate (in the order of 10 to 1) of new users to virtual worlds. (Steve Prentice, Gartner Research)

    Finally, non-gaming virtual worlds will need to continue to enhance the value proposition they offer to potential users. (Dan Miller, Joint Economic Committee, US Congress)

    They also need to find something newbies can easily engage in. Provide them with some purpose, objectives and activities. (Yanzhe Cai, Parks Associates)

    As an industry we’re still in an enablement phase which probably will last all through 2008. (Bruce Joy, VastPark)

    Principle challenge to the industry is to “get real” with its numbers, and start using the right numbers. (Matt Bostwick, MTV Music Group)

    The biggest challenge will be to get our media partners to understand that broadcast-based approaches won’t work in virtual worlds - but interactivity produces much more profound returns on marketing investment. (Matt Bostwick, MTV Music Group)

    L’acte conditionné

    L’associationnisme est une théorie qui postule qu’à tout moment notre état mental est déterminé par nos états mentaux précédents et nos sensations. Ce système philosophique implique une forme de déterminisme : nos actions et nos décisions sont rendues nécessaires par nos états mentaux qui eux-mêmes sont la conséquence déterminée des états précédents.

    Bergson réfute que cette théorie puisse s’appliquer à toutes les décisions. Il reconnait cependant que nombre de nos actes sont conditionnés (Essai sur les données immédiates de la conscience) :

    [L]es actes libres sont rares [...] je suis ici un automate conscient, et je le suis parce que j’ai tout avantage à l’être. On verrait que la plupart de nos actions journalières s’accomplissent ainsi [...] les impressions du dehors provoquent de notre part des mouvements qui, conscients et même intelligents, ressemblent par bien des côtés à des actes réflexes. C’est à ces actions très nombreuse, mais insignifiantes pour la plupart que la théorie associationniste s’applique.

    Sans rentrer dans un débat sur les ressorts de l’intelligence humaine, il existe des preuves empiriques de mécanismes qui, parce qu’ils sont inconscients, remettent en cause au moins en partie le libre arbitre.

     

    Biais de résonnement

    Je donne ci-après deux exemples de processus inconscients qui produisent des biais dans nos résonnements sans que nous puissions nous en apercevoir. Par certains aspects nous sommes déterminés. Le premier exemple est tiré de Le nouvel inconscient de Lionel Naccache :

    [N]ous serions en possessions de deux systèmes visuels complémentaires. Le premier système est associé à la voie du colliculus supérieur, il est rapide, il peut procéder inconsciemment, il est centré sur la détection des objets en mouvement et élabore des représentations visuelles grossières de l’ensemble de la scène visuelle. Le second système est bien plus lent, il sous-tend une analyse visuelle très fine, riche de mille nuances perceptives et de subtils contrastes.

    Cette construction du mécanisme visuel permet d’expliquer des phénomènes tels que le blindsight (vision inconsciente lorsque le cortex visuel est détruit) ou les messages subliminaux (image exposée de manière trop courte pour être vue consciemment).

    L’exemple de la vision prouve que seulement une partie de nos sensations sont objectivées, les autres étant assimilées de manière subjective. Ces sensations sont ensuite traitées par le cerveau, et là, de nouveaux déterminismes se font jour : il existe des filtres culturels qui font qu’une même scène est mémorisée différemment par des personnes de cultures. Umberto Eco souligne en particulier l’importance de la langue parlée (Le Signe) :

    La célèbre hypothèse Sapir-Whorf [...] soutenait que la façon de concevoir les rapports d’espace, de temps, de cause et d’effet changeait d’ethnie à ethnie, selon les structures syntaxiques de la langue utilisée. Notre façon de voir, de diviser en unités, de percevoir la réalité physique comme un système de relations, est déterminée par les lois (évidemment dépourvues de caractère universel !) de la langue avec laquelle nous avons appris à penser. Dès lors, la langue n’est plus ce à travers quoi l’on pense, mais ce à l’aide de quoi l’on pense, voire ce qui nous pense, ou ce par quoi nous sommes pensés.

    Et Eco de prendre l’exemple de la neige pour laquelle le français ne possède qu’un mot quand les Esquimaux en ont seize. Ainsi là où nous rappellerions une étendue blanche, d’autres se souviendraient de bien plus. Parce que leur langage le leur permet.

     

    Rapport avec les IHM

    Les IHM font appel aujourd’hui de manière intensive à l’attention et à l’intention conscientes, alors qu’une part importante de notre activité intellectuelle est inconsciente et que nous fonctionnons largement sur un modèle stimulus-réponse. C’est à mon avis un des enjeux des futures IHM et du design d’interaction que de s’adresser à l’attention périphérique (que j’ai à d’autres occasions appelée attention latérale) afin de déclencher nos actions sur un mode stimulus-réponse qui soit beaucoup moins consommateur de ressources cognitives.

    Sans envisager de programmer l’inconscient de l’individu, le recours à l’attention périphériques consiste en la possibilité de disséminer des indices qui, sans s’adresser directement à nous, nous fournissent certaines informations. Ces indices sont moins volumineux que les informations elles-mêmes, mais parce qu’ils leurs sont associés sont de même valeur. La limite à cette indiciation (néologisme, équivalent de cue-ing) est constituée par les différences entre cultures et entre personnes qui font que les réponses à un même indice peuvent différer. Il faudra alors soit personnaliser soit trouver des valeurs communes…

    Quelques exemples d’utilisation de l’attention périphérique :

    • La mise en tâche de fond illustrée par Stefana Broadbent : certains indices tels qu’un mot, un son, une couleur, conduisent l’utilisateur à ramener une tâche au premier plan, mais ils peuvent aussi être ignorés.
    • Certaines personnes se font une croix au stylo sur le dos de la main pour se rappeler qu’elles ont une tâche particulière à effectuer. La vision de cette croix déclenche l’intention de faire et non l’inverse comme dans le cas d’un agenda où l’intention (de me rappeler) précède l’attention.
    • Lorsque je prépare mon petit-déjeuner je sors le jus d’orange ou les biscuits en premier suivant que mon regard s’est porté en premier sur le frigo ou sur le placard…

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