Dernier billet sur les relations entre la philosophie de Berkeley et l’actualité digitale. Berkeley fait la distinction entre « concept général » et « terme général ». Dans sa sémiotique, le signe « arbre » peut être compris comme un concept, par la relation qu’il entretient avec d’autres concepts. Il soutient cependant qu’il n’est pas nécessaire d’être capable de concevoir ce qu’est un arbre (si tant est que cela soit possible) pour pouvoir en utiliser le signe. C’est-à-dire qu’il est possible sans disposer du concept d’arbre d’en reconnaitre un ou d’en parler. L’arbre est alors un terme général : il regroupe un ensemble de perceptions décrites par ce signe, c’est-à-dire les images mentales associées à ce signe. Il est alors possible par analogie de reconnaitre d’autres arbres. Ces « mémoires » réunies sous le même terme d’arbre seront différentes d’un individu à un autre mais cela ne les empêchera pas de communiquer autour de ce terme. En l’absence d’un concept partagé ils risquent cependant de ne pas pouvoir s’accorder sur ce qu’ils placent exactement derrière.

L’entreprise du web sémantique se place clairement du point de vue du « concept général ». Il s’agit (comme pour la science en général) de construire des modèles permettant de « décrire la réalité ». Il ne s’agit pas de remettre en cause l’utilité d’une telle approche mais il faut en garder les dangers à l’esprit. Un modèle distille une version de la réalité. L’histoire des sciences montre que des modèles ont pu entrer en conflit, certains en supplanter d’autres, etc…

Cependant un phénomène qui peut exister dans le domaine des sciences mais à une magnitude bien moindre que dans le monde des affaires est « l’effet de réseau » d’un modèle. L’effet de réseau dans ce cas peut s’énoncer de la façon suivante : si mon voisin se met à utiliser le même modèle que moi alors la valeur que je tire de ce modèle augmente.

Cet effet de réseau a de fortes chances d’être important à l’heure de la conception des outils du web sémantique : les développeurs iront vers les vocabulaires les plus répandus, ceux qui leur permettront de maximiser le territoire sur lequel seront utilisables leurs outils. Alors, bien sûr, rien n’empêchera qui que ce soit de créer son propre modèle, mais dans les faits on risque d’assister à une convergence sur un petit nombre qui assureront une interopérabilité maximum.

Alors quel rapport avec Berkeley ? Il est dans le rapport entre concept et terme général. L’usage d’un langage se fait par aller-retour entre concepts et termes généraux. Que se passe-t-il alors lorsqu’il y a inconsistance entre un terme général et le concept associé ?

En effet, on peut raisonnablement imaginer que parmi les modèles sémantiques dominants à terme, bon nombre seront d’origine anglo-saxonne (et/ou peut-être chinoise). L’utilisation de ces schémas pourra-t-elle préfigurer d’un alignement des schémas conceptuels et par suite des usages linguistiques dans leur ensemble sur la langue anglaise ? Ou saurons-nous les faire coexister avec nos propres modèles conceptuels et termes généraux ?